En janvier 2026, à Tsévié au Togo, des femmes et des hommes issus des territoires pastoraux et agropastoraux d’Afrique de l’Ouest et du Centre se sont réunis pour écrire une page décisive de l’histoire du pastoralisme. À l’issue de ces Universités, ils ont adopté un Manifeste porteur d’une vision nouvelle, ancrée dans le vécu des femmes pasteures et tournée vers l’avenir des systèmes pastoraux.
Ce Manifeste n’est pas un texte de plus. Il est une prise de parole collective, un acte politique et un appel à l’action. Il part d’une conviction simple mais radicale : il n’y aura pas d’avenir juste, durable et pacifique pour le pastoralisme sans les femmes.

Une parole issue du réel
Le Manifeste s’ouvre sur un témoignage bouleversant, extrait de la Mosaïque des Femmes Pasteures. Une mère y raconte sa lutte pour scolariser sa fille, son inquiétude face à la pauvreté, à l’ignorance et à l’absence d’opportunités dans son village. Elle y exprime aussi un espoir : celui de voir sa fille « devenir quelqu’un » sans renier son identité pastorale.
À travers plus de 350 récits analysés, les Universités des Femmes Pasteures ont mis en lumière une réalité souvent ignorée : les femmes pastorales ne sont pas seulement des victimes des crises. Elles sont détentrices de savoirs essentiels sur la gestion des troupeaux, des ressources naturelles, des territoires et de la cohésion sociale. Elles sont des actrices centrales de la résilience pastorale.
L’éducation, telle que pensée dans le Manifeste, n’est pas une rupture avec le pastoralisme. Elle est un levier d’émancipation, de continuité et de transformation interne des systèmes pastoraux.

Des crises multiples, une résilience féminine invisible
Le Manifeste situe clairement son propos dans un contexte régional marqué par des crises climatiques, foncières, sécuritaires et alimentaires, ainsi que par une pression croissante sur la mobilité pastorale. Les femmes y sont décrites comme :
- vulnérables, comme les hommes, aux chocs climatiques ;
- plus exposées aux risques sécuritaires ;
- prises au piège entre insécurité et discriminations ;
- sur-responsabilisées du fait de la migration des hommes ;
- fragilisées par la perte de revenus liés au lait et à l’élevage.
- etc.
Mais loin de conclure à un échec du pastoralisme, le Manifeste montre que ces difficultés sont d’abord le produit de contraintes structurelles externes : restriction de la mobilité, pression foncière, privatisation des communs, faible application des politiques publiques et marginalisation persistante des systèmes pastoraux.
Dans ce contexte, les femmes apparaissent comme des piliers invisibilisés de la survie économique, sociale et culturelle des territoires pastoraux.

Un regard lucide sur l’héritage de MERA 2010
Le Manifeste dresse un bilan sans complaisance de la Déclaration de MERA de 2010. Il reconnaît ses acquis :
- la reconnaissance des droits des pasteurs et pasteures ;
- la légitimité du pastoralisme comme mode de vie ;
- l’émergence d’un leadership féminin pastoral ;
- la défense politique de la cause pastorale.
Mais il pointe aussi ses limites. Plus de la moitié des attentes de 2010 ont régressé, en raison du manque d’application des politiques existantes, de l’insécurité et du faible niveau d’implication réelle des femmes dans les processus de décision.
Le constat est clair : trop de mots, pas assez d’actions.

Une vision politique fondée sur le leadership des femmes
Au cœur du Manifeste se trouvent onze principes structurants, qui constituent une véritable feuille de route politique.
Parmi eux :
- Rien pour le monde pastoral sans les femmes. Toute politique, tout projet, toute réforme doit être pensée et mise en œuvre avec elles, à partir de leur parole et de leurs priorités.
- Les femmes ne sont pas un groupe homogène. Les réponses doivent être adaptées à la diversité des contextes, des âges, des statuts et des territoires.
- Faire entendre la voix des femmes est un acte politique. Le plaidoyer porté directement par les femmes est plus légitime et plus transformateur que toute représentation indirecte.
- Les femmes doivent être actrices des décisions. Elles doivent participer pleinement aux choix sensibles liés au foncier, aux ressources naturelles et à la résolution des conflits.
- Lutter contre toutes les formes de violences. Les violences visibles et invisibles, anciennes et nouvelles, doivent être nommées et traitées avec les femmes concernées.
- etc.

Des engagements concrets et un appel à l’action
Le Manifeste ne s’arrête pas à une déclaration de principes. Il formule des engagements clairs :
- renforcer la solidarité entre femmes pasteures ;
- collaborer avec les hommes et l’ensemble de la société ;
- devenir auteures de leurs propres vies ;
- rendre redevables les acteurs institutionnels ;
- assurer un mécanisme de suivi des engagements.
Il lance enfin un appel direct aux acteurs politiques régionaux et internationaux pour qu’ils passent des discours à l’action.

Une boussole pour l’avenir du pastoralisme
Le Manifeste des Universités des Femmes en Milieu Pastoral et Agropastoral est bien plus qu’un texte programmatique. Il est une boussole politique, sociale et éthique pour refonder l’agenda pastoral en Afrique de l’Ouest et du Centre.
En plaçant les femmes au centre, non comme bénéficiaires mais comme stratèges, décideuses et productrices de savoirs, il ouvre une voie crédible vers une société pastorale plus juste, plus résiliente et plus durable.
À Tsévié, en janvier 2026, une parole collective s’est levée. Il appartient désormais aux États, aux institutions régionales, aux partenaires techniques et financiers, et à l’ensemble de la société de l’entendre et d’y répondre.
Parce que le futur du pastoralisme se joue aussi dans le futur des filles pasteures.

Ci-dessous, le Manifeste en version française et anglaise